Le mythe d’Ophélie et ses représentations au XIXème siècle

Ophélie est un des personnages de Hamlet, « revenge tragedy » de Shakespeare publiée vers 1601. Fille de Polonius et soeur de Laërte, elle va sombrer dans la folie lorsque Hamlet (son amant qui l’a délaissée) assassine son père. Sa mort est relatée par la reine dans la scène 7 de l’acte IV. Accident ou suicide, le mystère reste entier.

 « Un saule pousse en travers du ruisseau

Qui montre ses feuilles blanches dans le miroir de l’eau.

C’est là qu’elle tressa d’ingénieuses guirlandes

De boutons d’or, d’orties, de pâquerettes, et de longues fleurs pourpres[…]

Là, aux rameaux inclinés se haussant pour suspendre

Sa couronne de fleurs, une branche envieuse cassa,

Et ses trophées herbeux comme elle

Sont tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses vêtements s’ouvrirent

Et telle une sirène, un temps, ils l’ont portée ;

[…] Mais bientôt

Ses habits, lourds de ce qu’ils avaient bu,

Tirèrent l’infortunée de ses chants mélodieux

Vers une mort boueuse. »

De nombreuses représentations de l’oeuvre de Shakespeare, et notamment du personnage d’Ophélie,  vont voir le jour au XIXème siècle. Cet engouement est certainement en partie dû aux traductions de ses œuvres par Ducis et aux représentations d’Hamlet qui ont eu lieu à l’Odéon en 1827. La fameuse comédienne irlandaise  Hariett Smithson y jouait le rôle d’Ophélie. Les journaux ont encensé sa performance:

« Elle était la véritable folle que, malgré les efforts des comédiennes françaises, le public n’avait encore jamais vue au théâtre » (Le Globe, 11 septembre 1827)

Lithographie de Devéria et Boulanger. La représentation "d'Hamlet" en 1827, à l'Odéon avec H. Smithon dans le rôle d'Ophélie.

Lithographie de Devéria et Boulanger                          La représentation « d’Hamlet » en 1827, à           l’Odéon avec H. Smithon dans le rôle d’Ophélie.

On observe également en France, dans les années 1830 à 1860, un important mouvement d’étude des œuvres de Shakespeare et leur représentation dans les arts; notamment en peinture. Ainsi pouvons-nous trouver des représentations de Roméo et Juliette, Othello, La Tempête mais bien sûr aussi, dans le cas qui nous intéresse, d’Hamlet et du personnage d’Ophélie.

Le moment le plus représenté de la vie d’Ophélie est sa noyade. Mais on peut également trouver son entrevue avec Hamlet (acte II) et le moment où elle se met à chanter et devient folle (acte IV). Les représentations sont très nombreuses. Même sa noyade peut être suggérée de différentes manières: Ophélie peut être déjà morte, flottant sur l’eau, sur le point de tomber ou encore en train de cueillir des fleurs.

Ces représentations ont élevé le personnage d’Ophélie au rang de mythe féminin. Dans le chapitre Le complexe d’Ophélie (in L’eau et les rêves) Gaston Bachelard nous dit:

 » L’eau […] est la vraie matière de la mort bien féminine. […] Ophélie pourra donc être pour nous le symbole du suicide féminin. […] L’eau est le symbole profond, organique de la femme qui ne sait que pleurer ses peines. « 

Eugène Delacroix (1798-1863)

Delacroix a réalisé à partir de 1834 une série de lithographies représentant diverses scènes de Hamlet, toutes liées au personnage d’Ophélie. En effet, on sait que l’artiste a appris les techniques d’eau forte et de lithographie dans les années 1820.

L’artiste a également réalisé plusieurs tableaux représentant la mort d’Ophélie. Nous nous intéresserons à celui de 1844.

Delacroix, Ophélie, 1844, Louvre

Delacroix, Ophélie, 1844, Louvre

On a ici une forte tension dramatique: Ophélie va se noyer mais elle se tient encore à une branche d’arbre afin de ne pas sombrer. Phénomène accentué par  la lumière qui se concentre sur la figure d’Ophélie; la végétation, elle, est rejetée dans l’ombre. L’arbre, seul élément qui la garde en vie pour le moment, est fortement mis en valeur: toutes les lignes de composition convergent vers ce point. Par ces mêmes lignes on voit bien le mouvement ascensionnel que tente de faire la jeune fille tandis que le bas de son corps s’enfonce dans l’eau sombre et boueuse. Il y a une atmosphère mortifère dans cette oeuvre: les couleurs sont sombres et l’eau est stagnante et trouble. Le personnage semble être sur le point de mourir: son corps est relâché, elle est en train de lâcher prise. La tension du tableau tient dans cette idée d’instantanéité: Ophélie est saisie à un point crucial où elle peut basculer à tout moment dans la mort; on est dans un entre-deux.

John Everett Millais (1829-1896)

Millais, Ophélie, 1851, Tate Britain à Londres

Millais, Ophélie, 1851, Tate Britain à Londres

C’est peut-être le tableau le plus connu pour ce thème. Il a été réalisé en deux temps. Tout d’abord, le paysage a été peint en 1851. L’artiste s’est inspiré de la rivière Hogsmill, dans le Surrey (Angleterre). Ensuite il a peint la figure d’Ophélie en 1852. Elizabeth Siddal, future Madame Rossetti, lui a servi de modèle. Pour l’anecdote, elle posait allongée dans une baignoire, toute habillée, pendant des heures ce qui lui a valu une pneumonie.

Cette oeuvre dégage une certaine douceur, paradoxale pour une telle scène. L’eau qui ondule légèrement pousse imperceptiblement la jeune fille vers la gauche du tableau. Cette partie est sombre et confuse et nous renvoie à la mort que nous sommes en train d’observer: Ophélie va s’enfoncer dans les profondeurs et les ténèbres de l’eau. La rivière qui sert de cercueil à Ophélie est encadrée par deux bandes plus claires de végétation, qui accentuent cette effet d’enfoncement du corps. La lumière, une fois encore, se concentre sur le visage et les mains d’Ophélie qui semble s’abandonner à son sort et lâcher les fleurs qu’elle tient. De plus, Ophélie semble se confondre avec l’eau dans ce tableau. Ses cheveux détachés ondulent dans l’eau et pourraient s’apparenter à des algues marines.

La végétation, les fleurs qui sont si importantes dans la pièce de théâtre se retrouvent fort bien ici. On retrouve les même plantes que dans le texte et la symbolique qu’on leur accorde est fort intéressante:  » C’est là qu’elle tressa d’ingénieuses guirlandes/ De boutons d’or, d’orties, de pâquerettes, et de longues fleurs pourpres […] ».

Ainsi, les pâquerettes, les roses, les boutons d’or renvoient à la jeunesse et à la pureté d’Ophélie. Le coquelicot, qui symbolise le sommeil et qui est une fleur éphémère, le chardon et l’ortie renvoient à la mort du personnage et à sa souffrance. Enfin, le saule pleureur, serait le symbole de l’amour abandonné.
On peut également observer la présence d’un rouge gorge sur la gauche du tableau. C’est le symbole des martyrs. En effet, la légende raconte qu’un rouge gorge serait allé voir le Christ en croix. Une goutte de sang est tombée sur sa gorge, colorant ainsi son plumage de façon indélébile.

Cette peinture a inspiré à Rimbaud le poème Ophélie, publié en 1870.

« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys […] »

Alexandre Cabanel (1823-1889)

Ophélie, Alexandre Cabanel

Cette oeuvre a été réalisée en 1883 et fait partie d’une collection particulière. C’est une huile sur toile qui représente la mort d’Ophélie. La jeune fille s’appuie sur une branche cassée. L’action semble se situer un moment après la représentation de Delacroix: la branche a cédé. La lumière met ici aussi la figure d’Ophélie en valeur; elle est d’ailleurs presque au centre du tableau. De plus, l’horizontalité du corps d’Ophélie, qui se situe sur le même plan que la rivière, s’oppose à la verticalité des arbres. On a donc ici symboliquement une opposition entre la vie et la mort. On a une séparation très nette entre Ophélie et la végétation qui se trouve au-dessus d’elle; seul son bras tente une dernière fois de rejoindre la terre mais ses forces semblent l’abandonner.

Paul Delaroche (1797-1856)

P. Delaroche, La jeune martyre, 1853, Louvre

P. Delaroche, La jeune martyre, 1853, Louvre

Cette oeuvre nous présente une jeune chrétienne qui a été jetée dans un fleuve par les romains parce qu’elle ne voulait pas renier sa foi. Delaroche nous offre ici une allégorie du sacrifice de la jeunesse et renouvelle le thème de l’ophélisation. La lumière semble émaner de la jeune martyre.

Autres représentations d’Ophélie:

C.P

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12 réflexions sur “Le mythe d’Ophélie et ses représentations au XIXème siècle

  1. MADAL dit :

    Travail très intéressant qui nous ouvre sur ce monde de la représentation des oeuvres de Shakespeare. As far as I am concerned, belle sensibilisation à la diversité des peintres s’étant attachés à ce thème.

    • Charlotte dit :

      Bonjour,
      Je vous remercie de l’attention que vous avez porté à mon article.
      Après vérification, le passage précis dont je parle se situe bien dans la scène VII de l’acte IV. Du moins dans mon édition qui est la suivante: SHAKESPEARE, Hamlet, Gallimard (coll. Folio théâtre bilingue), 2002, p. 289. Mais la mort de ce personnage est peut-être également évoquée précédemment…

  2. Ophélie S. dit :

    Bonjour,

    Moi qui cherchais des informations, tableaux etc ce rapportant à Ophélie je suis très contente car ma mère m’a choisi ce prénom en rapport à ce personnage, alors je suis satisfaite de ces informations qui m’en apprennent plus sur mon prénom,

    Merci beaucoup, c’est un très bon travail ^^

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