Le musée de l’Histoire de France à Versailles

Après la Révolution le château de Versailles est vide et inusité. Le préfet de Seine-et-Oise avait pensé, en novembre 1861, l’utiliser pour abriter des collections d’art, l’Académie d’agriculture et une bibliothèque publique. Mais le 2 mars 1832 Louis-Philippe fait voter une loi visant à faire du domaine de Versailles une dotation de la Couronne, le soustrayant ainsi au contrôle du Parlement. Se pose alors à nouveau la question de l’emploi du château. L’idée de l’utiliser comme résidence royale est vite écartée et on voit germer l’idée de créer une galerie historique. Le roi est assez indécis: il pense d’abord exposer dans ces galeries des peintures et des sculptures consacrées aux évènements militaires qui ont marqué le pays. Ce projet est vite élargi plus généralement à l’Histoire de France. Le comte de Montalivet nous dit à ce propos :

« Dans les derniers mois de l’année 1832, le roi m’avait entretenu de ses projets pour Versailles. Mais il les a définitivement arrêtés dans les premiers jours du moi de juin 1833 :  c’est le 19 de ce mois qu’il s’est rendu à Versailles pour donner les premiers ordres à son architecte, M. Nepveu. »

Camille de Montalivet, Le Roi Louis-Philippe. Liste civile, Paris, 1851, p. 240

Le 8 août de la même année l’architecte Nepveu propose donc un projet de galeries pour le château qui présenterait « tous les souvenirs historiques nationaux qu’il appartient aux arts de perpétuer ». Quand Louis-Philippe arrive au pouvoir en 1830, beaucoup de régimes successifs l’ont précédé. En dédiant son musée à « toutes les gloires de France », le roi veille à englober le peuple dans son ensemble. Ainsi, chaque parti politique est représenté : les républicains dans les salles des batailles de 1792 à 1795, les bonapartistes dans la salle du sacre et les légitimistes dans la salle des croisades par exemple (« [les salles des croisades] renferment les armoiries de trois cent familles françaises qui s’y distinguèrent», A. de Laborde, Versailles ancien et moderne, 1839, p.9). On veut ainsi réconcilier les Français, blessés par la guerre civile et la défaite de 1815, et montrer à travers les galeries que la France n’a été glorieuse et en paix que lorsqu’elle a été « nationale », c’est-à-dire unie. L’enjeu de ce musée est donc politique et touche à la propagande.

Louis-Philippe : un roi muséographe

Louis-Philippe est très impliqué dans ce projet. Il débourse pour sa réalisation près de vingt millions et se rend sur le chantier presque chaque semaine (on sait que durant les travaux il serait venu environ 400 fois sur le chantier). Il fait même réaliser un appartement de jour dans l’édifice afin de se reposer lors de ses visites et de recevoir ses collaborateurs. On notera qu’il ne souhaite pas dormir sur place afin de ne pas être assimilé aux Bourbons. Il est aussi soucieux de la muséographie du futur musée. Par exemple, il est attentif à la circulation du public dans le bâtiment. Il souhaite également insérer systématiquement les œuvres picturales dans des boiseries ; les toiles doivent donc être mises aux bonnes dimensions quitte à les couper ou à les agrandir. Une fois les galeries réalisées il faut les meubler, les aménager. Comme il n’est pas question de déposséder le Louvre de ses œuvres, le roi lance une grande recherche iconographique dans les musées de France. Le choix de ces œuvres est soumis à un jury d’artistes. Il passe également d’importantes commandes: on pense qu’il aurait commandé environ trois mille tableaux, dont un certain nombre au près de fameux artistes contemporains comme Delacroix et Horace Vernet. Ces derniers étaient payés au mètre carré et à la rapidité, la beauté étant moins importante ici que le sujet représenté. Quelquefois, la taille des tableaux étant supérieure à celle des boiseries, on se voyait obligés d’en amputer une partie.

La Galerie des Batailles

La Galerie des Batailles est l’une des premières salles à avoir été réalisée. Elle se situe dans l’aile sud du château et s’étend de l’escalier des Princes à la salle de 1830. Elle a été conçue pour répondre à la Galerie des glaces. Nepveu avait ici pour but de réaliser la galerie la plus spacieuse et la mieux éclairée du XIXème siècle ; elle mesure en effet 120 mètres de long pour 13 mètres de large. Le 8 août 1833 Nepveu publie un Rapport dans lequel il énonce son projet et où sont inclus les premiers plans de la galerie:

« Une immense galerie divisée dans sa longueur en trois parties par quatre doubles rangs de colonnes. L’étage en attique formerait la voussure de cette galerie qui serait terminée à son extrémité par une pièce aussi grande que la cage d’escalier qui la précède et ces deux points extrêmes seraient réunis par la galerie en pierre donnant sur les cours. Tel est le programme qui a été donné par le Roi pour cette partie […]. »

Il dessinera les plans définitifs de la galerie en 1835, avec on pense l’aide de l’architecte Pierre- François-Léonard Fontaine (1762-1853). Cette galerie devait être le point culminant du projet de Louis-Philippe. Dans plusieurs projets Nepveu avait prévu d’éclairer la galerie par des lucarnes, cette idée fut abandonnée au profit d’un éclairage zénithal. Cet éclairage, situé au niveau de la voûte en berceau de la salle, se déploie sur une cinquantaine de mètres. Il est soutenu par une armature en fonte dissimulée. Ce système d’éclairage permet de doubler la surface possible d’exposition des tableaux aux murs. Enfin, on remarquera une influence évidente de la Grande galerie du Louvre dans le projet de Nepveu, d’autant plus que son architecte, Fontaine, l’a aidé à concevoir ses plans. Ainsi Nepveu en reprend-il le voûtement en berceau percé d’un éclairage zénithal. On retrouve aussi clairement cette influence dans l’organisation de l’espace qui est en longueur et scandé par des arcs en avancée reposant sur des colonnes. Dès l’automne 1836 les travaux de cet espace ont été achevés et on a pu y installer les premiers tableaux. Ils sont séparés horizontalement par des moulures dorées à motifs de laurier et verticalement par de fines colonnes.

La Galerie des batailles présente un programme iconographique assez ambitieux. Trente- trois tableaux ayant pour sujet les grandes batailles de l’Histoire de France, des Mérovingiens à Napoléon, y sont exposés selon un parcours chronologique. On peut trouver dans cette salle des tableaux de grands artistes contemporains tels que Delacroix. Le premier tableau de la galerie est La bataille de Tolbiac, réalisé par Ary Scheffer en 1837. Ce tableau représente Clovis combattant contre les Alamans.

Ary Scheffer, Bataille de Tolbiac, 1837, 415x465 cm, © RMN / Daniel Arnaudet / Jean Schormans

Ary Scheffer, Bataille de Tolbiac, 1837, 415×465 cm, © RMN / Daniel Arnaudet / Jean Schormans

Cet épisode est lié à la conversion de Clovis au catholicisme : il avait invoqué Dieu en lui promettant de se convertir s’il gagnait la bataille. Il est donc représenté ici comme le premier roi chrétien de l’Histoire de France, dont tous les rois du Pays sont les descendants. En se montrant implicitement comme le descendant de ce roi, Louis-Philippe fait acte de propagande : il se présente comme faisant le lien entre l’Eglise et la monarchie française.

L’inauguration

L’inauguration de la Galerie historique de Versailles a véritablement été grandiose. Elle a eu lieu le samedi 10 juin 1837 en présence de l’élite française. En effet, on a pu noter parmi les invités la présence de Talleyrand, Michelet, Balzac, Alexandre Dumas ou encore Victor Hugo. Ces derniers avaient revêtu l’uniforme des gardes nationaux pour l’occasion.

François-Joseph Heim, Inauguration de la Galerie par Louis-Philippe le 10 juin 1837, Musée national du château de Versailles. © Photo RMN-Grand Palais - Droits réservés

François-Joseph Heim, Inauguration de la Galerie par Louis-Philippe le 10 juin 1837, Musée national du château de Versailles. © Photo RMN-Grand Palais – Droits réservés

Le musée a été ouvert au public le lendemain. L’inauguration du musée a donné lieu à de nombreuses festivités. Elle a été retardée afin de coïncider avec le mariage du fils de Louis-Philippe et d’Hélène Von Mecklenburg-Schwerin. A quatre heures un grand dîner, prévu pour 5 500 convives, est servi dans la galerie des glaces et le grand appartement. Ensuite, les invités se dirigent vers l’Opéra afin d’assister à une représentation du Misanthrope de Molière en costume d’époque, suivi de Robert le diable de Scribe et Meyerbeer. Un feu d’artifice viendra clore la soirée, on notera que le bouquet final était composé de 5 500 fusées. Le roi félicitera Nepveu en public en précisant qu’il ne « devait pas songer à se reposer de ses fatigues et qu’il n’y avait encore que les 2/3 de la besogne de faits » ; en effet la totalité du musée n’est pas achevée au moment de l’inauguration. Louis-Philippe a donc promu son musée par une grande publicité en invitant l’élite de la société et en organisant une soirée d’ouverture mémorable. On notera de plus qu’une médaille a été spécialement frappée pour commémorer ce jour.

Médaille commémorative de l’inauguration du Musée Historique de Versailles, 1837, Paris, Hôtel de la monnaie.

Médaille commémorative de l’inauguration du Musée Historique de Versailles, 1837, Paris, Hôtel de la monnaie.

Réactions et critique

Louis-Philippe a acheté le domaine de Versailles sous prétexte de le sauver :

« L’idée de ce musée ne fut guère d’abord, dans l’esprit du roi Louis-Philippe lui-même, qu’un expédient pour sauver d’une destruction barbare et d’un emploi vulgaire ce palais et ces jardins, l’œuvre et le séjour magnifique du plus puissant et plus brillant de ses ancêtres. »

François Guizot, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, Paris, M. Lévy frères, 1861, t. IV, p. 239

Mais il faut noter qu’entre 1833 et 1847 aucune opération de sauvegarde n’est mentionnée dans les comptes rendus des travaux. Par ailleurs, lorsque le roi a pris possession du domaine le château n’était pas en si piteux état puisqu’il a connu des restaurations sous Napoléon Ier et Louis XVIII. De plus, la mise en place des galeries historiques de Versailles a engendré la destruction irréversible des décors et boiseries du château, notamment dans les appartements princiers. Il s’agit là donc plus d’un prétexte à l’achat du château, ses fins réelles étant plus vraisemblablement de magnifier son règne. En revanche on notera que Louis-Philippe n’a pas modifié la galerie des glaces et les grands appartements. Les réactions quant au musée sont assez mitigées. Dans le journal Le Siècle, datant du 16 juin 1837, on trouvera la critique suivante: « Le gouvernement de juillet, qui a invité tant de monde à ses fêtes de Versailles, a oublié d’y inviter le peuple auquel il doit son existence et sa fortune ». En revanche, Victor Hugo encensera le musée:

« Ce que Louis-Philippe a fait à Versailles est bien […]. C’est avoir mis une idée immense dans un tel édifice, c’est d’avoir installé le présent chez le passé, 1789 vis-à-vis de 1688, l’Empereur chez le roi, Napoléon chez Louis XIV; en un mot, c’est avoir donné à ce livre magnifique qu’on appelle l’Histoire de France, cette magnifique reliure qu’on appelle Versailles. »

Certains visiteurs trouveront que trop peu d’œuvres illustrent le Révolution alors que d’autres auront le même sentiment concernant l’Empire Napoléonien.

Les guides du musée

Les guides du musée participent eux aussi de la publicité que Louis-Philippe va mettre en place pour ses galeries de Versailles. On sait que le roi a financé pour moitié, c’est-à-dire pour un million de francs, l’impression des Galeries historiques de Versailles de Gavard. Il s’agit d’un guide, composé de treize volumes, qui détaille les collections du musée avec des gravures représentant les œuvres.

Louis-Philippe va également charger Alexandre de Laborde de traduire sa philosophie du lieu dans Versailles ancien et moderne. Il va donc encenser l’entreprise du roi dans les premiers mots de sa préface :

« Ils sont sortis de la poussière des archives et de la solitude des tombeaux, les souvenirs, les images des hommes qui ont illustré la France par leur courage, leurs vertus, leurs talents. Rois, magistrats, guerriers, ils se sont tous rangés dans un Elysée de gloire, dans un temple des arts élevé par la magnificence et le goût. Ils vont y recevoir le culte des générations et les exciter elles mêmes à la vertu par leur présence. »

Cet ouvrage est agrémenté de gravures représentant les différents espaces du château et les personnages illustres qui y ont vécu.

« Au génie de la magnificence et du goût », page de garde

« Au génie de la magnificence et du goût », page de garde

Pierre de Nolhac (1859-1936)

Après la mort du roi, les galeries vont sombrer peu ou prou dans l’oubli pendant 50 ans mais on notera que l’Empire et la République ont continué à commander des œuvres jusqu’à la Grande Guerre. Pierre de Nolhac, conservateur en chef de Versailles depuis 1892, va redonner un nouveau souffle au château. Il fait par exemple le tri dans les œuvres laissées à l’abandon dans les galeries. Il va démonter, autant que faire se peut, les installations de Louis-Philippe et restaurer les boiseries afin de redonner au château un aspect conforme à l’Ancien régime. Enfin, il va moderniser la muséographie qui présentait les œuvres du château. On le considère comme étant à l’origine de la création de la Société des amis de Versailles en 1907.

C.P

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Une réflexion sur “Le musée de l’Histoire de France à Versailles

  1. MADAL dit :

    Un musée méconnu, le château et les jardins l’emportant naturellement. Intéressant à explorer sous format numérique. Une démarche virtuelle à transformer en visite réelle.

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