La Tenture de l’Apocalypse (Angers)

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La Tenture* de l’Apocalypse est conservée au Château d’Angers, dans le Maine-et-Loire. Elle se situe dans la « galerie de l’Apocalypse », construite en 1954 par l’architecte Bernard Vitry. C’est la plus grande tenture du Moyen-Âge conservée au monde: elle mesurait 140 m de long pour 6 m de haut. Malheureusement, comme on a perdu de nombreux fragments, elle ne fait plus que 100 m de long sur 4.50 m de haut.

* Tenture: ensemble de plusieurs tapisseries qui traitent d’un même thème et qui ont été conçues comme un tout.

 Histoire de la Tenture

 La Tenture de l’Apocalypse a été commandée par Louis Ier d’Anjou (1339-1384). Ce thème religieux est très fréquent au Moyen-Âge. En effet, on sait que le frère du commanditaire avait fait réaliser une tapisserie sur l’Apocalypse, mais de plus petites dimensions. On retrouve aussi ce motif dans les manuscrits mais aussi en sculpture, par exemple au niveau de l’entrée des cathédrales.

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Les cartons, c’est-à-dire les dessins préparatoires de l’oeuvre, ont été réalisés par Jean de Bruges, le peintre officiel du roi Charles V. On pense qu’il s’est inspiré de manuscrits présents à la Cour pour faire ces dessins. Les cartons ont ensuite été transmis à un atelier de liciers parisiens qui ont pu tisser l’oeuvre. La Tenture est en laine. Sept ans seulement ont été nécessaires à sa réalisation, ce qui est extrêmement rapide pour l’époque. En effet, de nos jours un licier tisse un mètre carré de tapisserie par mois. Six artisans pouvaient travailler sur un double métier afin d’accélérer la production.

Autre fait notable, cette oeuvre est sans envers: quand on retourne la toile l’arrière est entièrement lisse, sans nœuds ou fils qui dépassent. Cette découverte nous a permis de retrouver les couleurs d’origine, plus éclatantes. On a utilisé de la teinture végétale pour colorer les fils de laine, or ces pigments sont très sensibles aux rayons du soleil et de la lune, d’où la détérioration de certaines scènes. Par exemple on a associé des pigments bleus et jaunes (la gaude) pour teinter les éléments en verts . Le jaune, très fragile, a aujourd’hui disparu du mélange  pour ne laisser place qu’au bleu.

L'ange au livre, détail, envers/endroit,N°24. Photo P. Giraud, François Lasa, Images du patrimoine

Droite: envers / gauche: endroit. Photo P. Giraud, François Lasa, Images du patrimoine

La Tenture de l’Apocalypse a été léguée à la Cathédrale d’Angers à la mort du Roi René (1409-1480). Elle n’y était exposée que lors des grandes occasions: Noël, Pâques, l’Assomption et la Saint Maurice (puisque l’édifice lui est consacré). Mais c’est au XVIIIe siècle que l’oeuvre va connaître des péripéties tumultueuses. On a en effet tendance au siècle des Lumières à considérer le Moyen-Âge comme une période d’obscurantisme.  On va donc trouver la Tenture démodée et vouloir la vendre. Motif supplémentaire, les Chanoines lui reprochent d’étouffer leurs chants. Bien sûr, n’étant plus au goût du jour, elle ne trouve pas preneur. Elle est donc découpée pour servir de bâche pour les travaux, dans les écuries ou bien encore pour protéger des oranges du froid.

Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’on va à nouveau s’intéresser à elle. Le chanoine Joubert va la redécouvrir et la faire restaurer. Il va également entreprendre un gros travail de recherche pour rétablir la suite logique des scènes

Organisation de l’oeuvre

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Chaque pièce de l’oeuvre était organisée de la même façon. Elles débutaient par une pièce verticale représentant un homme assis sous un dais gothique (image du centre). Il s’agit ici d’une figure de lecteur qui nous invite à suivre les visions de Saint Jean. Mais ce personnage peut aussi être considéré comme étant le commanditaire, Louis Ier d’Anjou. De la sorte, des anges portent ses armes en haut de la scène et on les retrouve aussi dans des ailes de papillons sur la gauche.

Des bandes représentant le ciel et la terre encadrent les registres horizontaux où les visions de Saint Jean sont représentées. Par ailleurs on remarquera que le Saint est présent sur toutes les scènes narratives. C’est en quelque sorte une figure de témoin qui assiste à ses propres visions.

Nous savons que le texte de l’Apocalypse était tissé sous chaque vision. Malheureusement, cet élément à aujourd’hui disparu suite aux découpages de l’oeuvre (il faut bien penser que chaque pièce était d’un seul tenant).

Quelques scènes

 » Le troisième ange sonna de la trompette, et du ciel tomba une grande étoile qui brûlait comme un flambeau; elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources d’eau. Le nom de cette étoile est « Absinthe ». Le tiers des eaux fut changé en absinthe et beaucoup d’hommes moururent à cause de ces eaux, parce qu’elles étaient devenues amères. » Troisième trompette: l’absinthe

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Arrêt sur image

La Tenture de l’Apocalypse comporte de nombreux symboles, les chiffres sont très présents dans l’oeuvre. Ainsi, le chiffre sept représente au Moyen-Âge la totalité en bien ou en mal, on parle bien sûr des sept pêchés capitaux. Mais ce nombre est tout de même le plus souvent lié à Dieu si l’on considère qu’il est le résultat de l’addition de chiffres qui lui sont associés:

4 (points cardinaux) + 3 (Trinité) = 7 (chiffre divin)

A l’inverse, on retrouve fréquemment dans la tenture le chiffre du Diable: le six.

7 (chiffre de Dieu) – 1 (symbole de l’imperfection, de la décadence) = 6 (chiffre du Diable)

Il n’est alors pas surprenant de retrouver ce chiffre lorsqu’on représente le Diable dans l’oeuvre. Ce dernier est figuré par un dragon à sept têtes, renvoi aux sept pêchés capitaux. Notons que la queue du personnage forme ici un six afin qu’il n’y ait aucun malentendu quant à son identité.

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Cinquième trompette: les sauterelles

Cinquième trompette: les sauterelles

Cette scène représente l’invasion des sauterelles qui est annoncée par la cinquième trompette. Ici ces animaux sont figurés comme des chevaux à tête d’homme et à queue de scorpion. On retrouve Saint Jean sur la gauche; c’est ici encore une figure de témoin. Il esquisse un geste de terreur. Le personnage qui chevauche la première sauterelle a des ailes de chauve-souris: grâce à cet indice il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un envoyé du Diable. C’est Abaddon, « l’Ange de l’Abîme ».

Au XIVe, époque où l’on réalise la tenture, la France est en pleine guerre de cent ans contre les anglais. Or, il se trouve que Abaddon ressemblerait fortement au roi d’Angleterre Edouard III. La tenture comprend donc un double message: le message de Saint Jean et un message lié aux événements de l’époque. Un message d’espoir et de courage pour les contemporains qui se battent contre les britanniques.

Le Chant du monde, l’autre Apocalypse d’Angers

Jean Lurçat a vu la Tenture de l’Apocalypse en 1937 à Angers alors qu’il visite la ville. Inspiré par cette oeuvre, il réalise les cartons du Chant du monde. On ne peut s’empêcher de remarquer des similitudes entre ces deux oeuvres.

C.P